Conserver Honorer : l’art du Kintsugi, une inspiration

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Je suis doreuse-encadreuse depuis 30 ans. Traditionnellement, mon travail de restauration consiste à conserver les sculptures et moulures des objets et réparer les manques de manière à dissimuler les dommages. Ce travail nécessite une technique précise et méticuleuse utilisant des produits et procédés anciens. Cette restauration est complexe et comprend du modelage, de la sculpture, de la dorure, de la gravure pour redonner forme et vie aux objets qui me sont confiés.

Dernièrement, j’ai découvert avec bonheur le Kintsugi.

Au-delà d’une technique, il s’agit surtout d’une philosophie.
Le Kintsugi introduit une rupture dans la manière de considérer la trace du temps.
Utilisé en céramique, le Kintsugi ne dissimule pas mais valorise les brisures, les fêlures

« Il s’agit d’un procédé artistique japonais qui consiste à réparer des objets en céramique brisés. […]. Le terme ‘Kintsugi‘ est un mot composé qui signifie ‘réparation avec l’or‘[…]. Quant au mélange utilisé pour réaliser cette procédure, il s’agit d’une sorte de laque saupoudrée de poudre d’or. […]. Il s’agit donc «d’intégrer la réparation dans la nouvelle pièce au lieu de la déguiser », avec pour but de produire une version meilleure et plus belle que l’originale. Selon les artisans japonais qui maîtrisent cette technique, le procédé remonte au 15ème siècle ». (Ashikaga Shogun, 2016).

La laque utilisée est l’Urushi, une laque adhésive à base de résine de plantes. (Keulemans, Guy, 2016)

Les céramiques brisées retrouvent ainsi leur fonction. Au lieu de voir dans l’altération de l’objet un défaut à cacher, cette fragilité, ce vécu, sont honorés et sublimés à travers des joints en or qui l’enrichissent de son histoire.

Le Kintsugi propose une réconciliation avec les accidents du temps.

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J’offre de transposer cette philosophie pour redonner vie à des cadres anciens. Je respecte le travail du temps et la beauté originale de l’objet. Les fêlures, manques, brisures, altérations font partie de sa vie. Ils sont témoins des épreuves, des chocs et des moments difficiles.

Ce vécu est un atout renforcé par l’or.

C’est un métal précieux qui « symbolise la pureté, la majesté et le principe divin dans la matière. En Egypte ancienne, il est associé à Ré (Ra), le dieu solaire, et au blé, sources de vie […]. Pour les Grecs, il représente la raison et l’Immortalité. » (Dictionnaire des symboles, 2010). Ainsi, valoriser les manques et brisures par l’application d’or est une manière de les sublimer, de montrer leur importance, de les immortaliser, de transcender le temps et de réincarner l’objet dans le monde actuel tout en conservant son âme passée.

Les cadres ainsi soignés sont des objets qui tracent un pont entre deux mondes, le passé et le présent. Ils deviennent des objets contemporains avec une histoire.

Si j’emprunte la philosophie du Kintsugi, le travail sur des cadres est toutefois très différent des techniques employées pour la céramique. J’utilise les méthodes et le savoir-faire propres à mon métier de doreuse, par exemple je n’emploie pas le « Urishi » mélangée à la poudre d’or comme dans la céramique mais de la feuille d’or.

Par ailleurs, il ne suffit pas d’appliquer de l’or, ou tout autre matériau noble, encore faut-il le faire avec art.

C’est un travail de magnificence qui exige une technique rigoureuse et j’emploie toute mon expertise pour créer des surfaces parfaitement lisses. Les creux ne sont pas comblés, je respecte les irrégularités de niveaux présentes sur l’objet et rends hommage à l’art qui traverse le temps, à l’histoire, à la vie toujours présente. Je fais ce travail dans un esprit de conservation de l’objet et toute intervention est faite avec des procédés et des matériaux anciens, en choisissant de glorifier la cassure pour faire renaître l’objet au présent.

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L'auteur

Silke Droessaert Pellet
Silke Droessaert Pellet – Dorure-Restauration -Encadrement

Établi depuis 1987, l'Atelier Silke propose plusieurs spécialités autour de la feuille d'or .